Mémoire des Vins Suisses
Réflexions · 2009

Le phénoménal 1947 fut un des combles de la dégustation des Meilener Räuschling ayant jusqu’à 113 ans d’age.

Marche arrière vers le futur

Marche arrière vers le futur

C’est à l’occasion d’une dégustation de vieux millésimes de Räuschling, que les Schwarzenbach ont « consacré » leur nouvelle cave en été 2008.

Cécile et Hermann (Stikel) Schwarzenbach de la Reblaube à Obermeilen, représentant la 4e génération de vignerons, se sont offerts une nouvelle cave – spacieuse, fonctionnelle, pratique. Ici vont naître à l’avenir des vins mémorables. Des Räuschling entre autres qui vont défier le temps. Car les Schwarzenbach ont prouvé dans l’ancienne cave déjà qu’un Räuschling parfait vieillit très bien. Il y a peu de temps encore, on y trouvait des millésimes remontant jusqu’à la fin du 19e siècle, même s’il n’en restait que quelques bouteilles.

Ils ont voulu transférer l’esprit de ces témoins de l’époque dans la nouvelle cave et, avec la présentation de cet héritage, engendrer le même esprit sur la voie de la continuité. Par une belle soirée de juin, ils débouchèrent pour des amis de la maison 27 millésimes de Meilener Räuschling portant sur 110 années. Le voyage se déroula en deux étapes. Tout d’abord en remontant le temps de 1959 à 1895. Puis nouveau départ en 1962 pour arriver jusqu’en 2005. Les Schwarzenbach ont conservé régulièrement et soigneusement ces bouteilles et le père, Hermann Schwarzenbach, possède des données complètes concernant les degrés Öchslé, le pour mille d’acidité et les rendements, et ceci en remontant jusqu’en 1931.

Il y a 12 ans, les Schwarzenbach avaient déjà effectué cette dégustation sensationnelle. L’ancien rédacteur de « Räbe und Wy », Hans Rudolf Weinmann, aujourd’hui décédé, avait écrit un article enthousiaste dans le « Tages-Anzeiger » et raconté comment ces toutes vieilles bouteilles se sont retrouvées chez leur producteur : en 1976, en vidant sa maison à la Dorfstrasse à Meilen, Marco Witzig trouva 800 bouteilles de Räuschling aux millésimes allant de 1895 à 1917. « Toutes les bouteilles étaient couvertes et protégées de la lumière par de la poussière pierreuse provenant des vieux murs en grès ». Hermann Schwarzenbach examina les Räuschling provenant de son domaine. 80 bouteilles environ furent trouvées bonnes, complétées comme il se doit et reçurent un nouveau bouchon.

De cette trouvaille, les millésimes 1911, 1897 et 1895 furent dégustés une toute dernière fois. 1897 n’avait pas survécu, probablement un défaut du bouchon en était la cause. Les deux autres millésimes ont impressionné par leur fraîcheur et leur vivacité. L’acidité minérale propre au Räuschling et rappelant celle du Riesling avait magnifiquement bien conservé ces crus. Ce fut surtout le mathusalem de 1895 qui brilla avec un parfum de pommes rôties et une note de sherry sèche au goût de noix. Plein d’enthousiasme, Stikel Schwarzenbach le déclara comme étant le meilleur 1895 dégusté et surpassant de loin la bouteille de la dernière dégustation. Une fois encore, la déclaration de l’écrivain et dégustateur anglais Michael Broadbent s’avérait juste, soit qu’à partir d’un certain âge, il n’existe plus de bons ou mauvais vins, mais seulement encore de bonnes ou mauvaises bouteilles.

Quels furent les autres points forts ? Le 1927 a convaincu tout comme le 1936. Les années 40 furent dominées par le phénoménal 1947. Les années 60 et 70 furent marquées par des déceptions. Deux exceptions : les années de gel 1963 et 1969. Peut-être travaillait-on autrefois avec des rendements plus élevés. De 1979 à 1990, des vins moins intéressants marquèrent cette phase dominée par la technologie. A partir de 1995, une renaissance se profile. Stikel Schwarzenbach laisse les Räuschling à nouveau plus longtemps sur les levures fines, ce qui a pour résultat une croissance spectaculaire en complexité. Le bouquet final fut le 2005 – la personnification d’un Räuschling jeune, frais et plein de finesse. L’avenir dira si, avec l’âge, il pourra égaler le 1895. Quoi qu’il en soit, cette soirée mémorable dans la nouvelle cave des Schwarzenbach fut un plaidoyer flamboyant pour la fidélité et la constance dans le vignoble : La viticulture est l’un des derniers domaines où la continuité compte. Les modes changent vite; les raisins croissent lentement.

P.S. Le Räuschling millésime 1895 ne s’est pas montré seulement d’une constitution étonnamment vigoureuse. Il continue à vivre même jusqu’à nos jours. Dr Jürg Gafner de la Station de Recherches Agroscope à Wädenswil a réussi à multiplier les levures originales provenant des vieilles souches de levures du Räuschling 1895. Stikel Schwarzenbach – tout-à-fait dans la philosophie de la Mémoire des Vins Suisses – a pour la première fois fait fermenter le moût de son Räuschling Seehalde MDVS avec cette levure neo-ancienne. De plus, il a créé ainsi un nouveau Räuschling très spécial – le R3. Cet excellent cru doit son nom au fait que ses raisins proviennent non seulement de la propriété Schwarzenbach Aebleten à Meilen mais aussi d’une parcelle appartenant au vigneron Eric Lüthi au Lattenberg à Stäfa et encore d’un autre vignoble, le Risi-Rain à Stäfa, dirigé par Monica Hasler Bürgi du domaine Rütihof. Les trois producteurs se sont unis pour produire le R3, un vin provenant de trois terroirs et d’une vieille « levure momie ».

Trois générations de la famille Schwarzenbach avec des Räuschling provenant de trois siècles : Hermann, le père, Cécile et Stikel, ainsi que leur fils Alain

Texte: Martin Kilchmann
Martin Kilchmann est membre
fondateur de la
Mémoire des Vins Suisses.

Photos: Hans-Peter Siffert