Mémoire des Vins Suisses
Réflexions · 2009

La Mémoire s’enrichit : Philippe Schenk, Château Maison Blanche; Emilienne Hutin, Domaine Les Hutins; Christian Vessaz, Cru de l’Hôpital; Charles Steiner, Schernelz Village; Thomas Mattmann, Cicero Weinbau; Meinrad Perler, Agriloro SA

Le panthéon des vins suisses

Le panthéon des vins suisses

Avec l’acceuil de six nouveaux producteurs, la Mémoire des Vins Suisses compte trente membres. Mais ce n’est pas suffisant.

La Mémoire des Vins Suisses est un projet visionnaire né il y a un peu plus de sept ans. Quatre journalistes suisses alémaniques spécialisés – Andreas Keller, Stefan Keller, Martin Kilchmann et Susanne Scholl – présentaient en décembre 2002 à la presse les 21 premiers crus sélectionnés pour faire partie de cette bibliothèque d'élite du vin suisse. Ils avaient choisi des flacons comptant parmi les valeurs sûres du pays, exprimant la typicité de la région de provenance, et présentant un potentiel de vieillissement d’une durée minimale de dix ans. Les producteurs concernés avaient accepté de fournir chaque année soixante bouteilles de chaque millésime et de financer les activités de la MDVS par une cotisation annuelle.

Le pari était audacieux, et nécessaire. La révolution qualitative du vignoble suisse avait débuté dans les années 80, portée par une nouvelle génération de vignerons et d’œnologues au fait des techniques de vinification les plus récentes et débarrassés de l’approche quantitative de la vigne et du raisin. D’année en année, la qualité des vins suisses s’améliorait. Les meilleurs producteurs innovaient sur quatre fronts : ils redécouvraient des cépages autochtones pratiquement oubliés, plantaient des variétés internationales, exploraient le potentiel des cépages traditionnels et testaient de nouveaux plants créés par la Station fédérale de recherches agronomiques Agroscope Changins. Quelque vingt ans plus tard, le moment était venu de faire le point. C’est-à-dire de voir si les vins suisses tenaient la route sur la longue durée, à l’instar des grands crus de la planète. Car, on le sait, les meilleurs vins sont sublimés par l’âge. Le temps révèle l’âme du vin et de son terroir. Il fallait donc de l’audace aux producteurs pour accepter de confronter leurs flacons au vieillissement, et donc à la possibilité de l’échec. Par ailleurs, en offrant le cadre nécessaire à cette confrontation avec le temps, la MDVS contribuait aussi à la construction de l’identité collective des vins suisses, transcendant l’esprit de clocher malheureusement encore très ancré dans le monde de la viti-viniculture helvétique.

Depuis ses débuts, la MDVS a tenté d'exprimer par ses choix la diversité et la qualité des vins produits en Suisse. Sa collection était donc appelée dès l'origine à s'enrichir progressivement. Quelques producteurs ont quitté le projet, pour des raisons diverses. D'autres l’ont rejoint. Cette année, la MDVS accueille six nouveaux membres : quatre de Suisse romande, un de Suisse alémanique et un du Tessin. La présence du canton de Genève est étoffée avec l'arrivée du Domaine Les Hutins. Le vin sélectionné – le Sauvignon Barrique de Dardagny – reflète une des particularités de ce canton, qui a misé avec succès sur les cépages internationaux. L'excellence du canton de Vaud dans la production de vins issus de Chasselas est confirmée par l'entrée de l'Yvorne Château Maison Blanche, du domaine éponyme. Par la sélection du Traminer du domaine Cru de l'Hôpital à Môtier (Vully) et du Pinot Gris Ligerz du domaine Schernelz Village le potentiel de la région des Trois-Lacs est mise en valeur, jusqu'alors uniquement représentée par un Chardonnay d'Auvernier. En Suisse alémanique, les Grisons, dont les affinités avec le Pinot Noir ne sont plus à démontrer, comptent un troisième cru, le Pinot Noir Der Mattmann de Cicero Weinbau à Zizers. Enfin, le cépage-roi du Tessin a un nouveau représentant de qualité avec le Merlot Riserva Tenimento dell'Ör de la cave Agriloro SA à Arzo.

Une trentaine de flacons figurent désormais au panthéon des vins suisses. Ce n'est pas suffisant. Car de nouveaux talents brillent déjà sur la scène vinicole helvétique, dont les vins mériteraient une place dans la MDVS. Il est inutile à ce stade de regretter leur absence. Leur temps viendra. En revanche, la sélection actuelle ne manifeste pas encore pleinement l’extraordinaire diversité des vins suisses. Le canton de Genève, qui ne manque pourtant pas de vignerons doués, est à cet égard sous-représenté. La région des Trois-Lacs également. Du côté du Valais, on aimerait voir un choix plus large de vins issus de cépages locaux. La sélection ne comporte ni Heida, ni Johannisberg sec, ni Amigne, des vins qui ont pourtant un potentiel de vieillissement élevé. Même si le Chasselas est toujours le maître en terres vaudoises, les vignerons de ce canton ont entrepris un gros effort de diversification qui n’est pas assez souligné par la sélection de la MDVS. En Suisse alémanique, la domination des Pinots Noirs semble un peu écrasante. Pourtant, les Grisons possèdent un cépage unique, le Completer, dont l’acidité naturelle le rend apte au vieillissement. Enfin, de nouveaux cépages suisses, tels le Gamaret et le Garanoir, commencent à donner des vins très intéressants, notamment à Genève et dans le canton de Vaud. Mais la MDVS est un projet évolutif. Sa collection ne manquera pas de s'enrichir ces prochaines années, et peut-être plus rapidement que ne le pensaient ses créateurs. En effet, la Suisse n'a pas fini de produire des vins d'élite.



Texte: Patricia Briel
est journaliste au quotidien
Le Temps à Genève.

Photo: Hans-Peter Siffert