Mémoire des Vins Suisses
Réflexions · 2009

Hans Ulrich Kesselring laisse un grand vide dans la Mémoire des Vins Suisses.

Homme et viticulteur « entre les chaises »

Homme et viticulteur « entre les chaises »

Hans Ulrich Kesselring, viticulteur de Thurgovie et membre du comité de la  Mémoire des Vins Susses, est mort en automne 2008.

La dernière fois que j’ai rencontré Hans Ueli Kesselring c’était lors d’une fête conviviale par une journée pluvieuse. Les 4/5 septembre 2008, la famille de vignerons Cruchon fêtait le 30e anniversaire de leur domaine de manière éblouissante et bien dans l’esprit vaudois. Juste en arrivant, je rencontrai Hans Ueli (ou HUK, comme nous le nommions intimement et avec respect). Membre engagé et plein de sollicitude du comité MDVS , il me rappela tout d’abord et avec insistance de veiller à la continuation de notre association. La philosophie de la MDVS lui semblait être un exemple réussi pour le fonctionnement de l’ardue Idée Suisse tenant compte des différentes langues et mentalités. Puis la discussion porta sur son Schlossgut Bachtobel. Comment se présentent les vins actuels, quel est l’état des vignes, sont-elles saines et prometteuses ? « Ecoute, nous n’allons pas parler de vin toute la journée, il y a encore bien d’autres sujets de discussion », me dit-il. Et, pour lui, parmi les autres sujets, il y avait la lecture, la littérature. Il voulait toujours savoir quel était le livre du moment ; il était avide de conseils et donnait généreusement son propre avis. Durant le délicieux dîner servi à l’Auberge d’Aclens, nous avons aussi eu le temps et l’occasion d’assouvir notre soif de connaissances littéraires. À minuit, HUK prit congé non sans me rappeler de lui rendre bientôt visite au Bachtobel. Le lendemain, il partit très tôt bien avant nous tous. Un jour plus tard, le 6 septembre, il nous quittait.

Avec la disparition de Hans Ueli Kesselring, le monde vinicole suisse a perdu l’un de ses plus précieux protagonistes, la Mémoire des Vins Suisses l’un de ses membres les plus convaincus et beaucoup de fans de Bachtobel un ami critique. HUK était toujours plus que ce qu’il semblait être : non seulement un viticulteur exemplaire en accord avec la nature – mais aussi un esprit explorateur, qui en scientifique convaincu – dubitatif et curieux – disséquait la matière dans son laboratoire phénoménal. C’était quelqu’un qui, non sans autodérision, se déclarait calviniste, mais qui en secret admirait l’opulence catholique. Il était propriétaire et gardien d’un domaine restauré de manière exemplaire, et il était si modeste qu’il semblait être son propre valet bien qu’étant le maître du domaine. C’était un producteur de vins merveilleux et un ami critique qui n’avait pas peur de provoquer. Déchiré entre de nombreux pôles, il se plaisait à citer Marion Gräfin Dönhoff, rédactrice en chef du « Zeit » aujourd’hui décédée : « La seule place pour un libéral est celle qui est entre les chaises ».

Hans Ueli Kesselring, représentant de la septième génération des Kesselring, est né en 1946 au Schlossgut Bachtobel à Ottoberg près de Weinfelden. En 1784 déjà, la famille était devenue propriétaire du domaine couvrant forêt, prés et vignoble. Il passe une enfance simple avec sa sœur Dorothée. En 1966, il obtient sa maturité type C. Son père meurt peu après et son rêve de faire des études de chimie à l’ETH de Zurich est anéanti. Il fréquente l’Ecole d’ingénieurs de Wädenswil pour une formation de technicien en vins. Après des séjours pratiques à l’étranger dans le Beaujolais – avec son mentor, le légendaire Jules Chauvet, à qui le liait une très forte amitié pleine d’admiration – et en Californie, il remplace sa mère administratrice du Schlossgut Bachtobel, et se dédie dès lors principalement à la production de vins qui deviendront toujours meilleurs. Hans Ueli Kesselring soignait et vinifiait Müller-Thurgau, Pinot Gris, Riesling, Cabernet Sauvignon et Merlot. Sa grande passion, son dévouement et son défi allaient au Pinot Noir, qui couvre quelque 80 % du vignoble de Bachtobel. Très prosaïquement, l’étiquette de la bouteille ne porte que des chiffres. Le fignoleur qu’il est se frotte au Pinot noir. Et les éclats qui en jaillissent illuminent le vin. Son Bachtobel No 2 – élevage en fûts de 800 litres – et son No 3 – 28 mois en pièces bourguignonnes de 225 litres en partie neuves et comme vin membre du MDVS – sont son testament le plus précieux à la postérité.

Entre-temps, une nouvelle équipe motivée sous la direction de Johannes Meier, neveu de Hans Ueli Kesselring, assure l’avenir du Schlossgut Bachtobel. Johannes Meier avait convenu avec son oncle bien avant le décès de ce dernier d’entrer petit à petit dans le domaine. Aux côtés de Johannes Meier se trouvent l’œnologue Ines Rebentrost formée à Wädenswil et l’incontournable Fazli Llolluni responsable du vignoble. Fazli a travaillé pendant de nombreuses années avec Kesselring et représente aujourd’hui la mémoire proprement dite de Bachtobel. Le trio s’engage à fond pour assurer qualité et continuité.



La nouvelle équipe motivée qui assure l’avenir du Schlossgut Bachtobel : Johannes Meier, Ines Rebentrost et Fazli Llolluni

Texte: Martin Kilchmann
Martin Kilchmann est membre
fondateur de la
Mémoire des Vins Suisses.

Photos: Hans-Peter Siffert